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    Scénario
    Scénario

    Scénario : roman / Dan Franck .- Paris : Grasset, 2018

     

     

     

     

     

    Mon premier raconte l’histoire d’une bande de faux-monnayeurs – petits truands, trafiquants en tous genres, caïds de la haute – que leurs femmes et leurs compagnes, souvent exceptionnelles, ne sauveront pas.
    Mon deuxième décrit l’aventure du scénario de la série télévisée qu’un écrivain, sollicité par une grande maison de production internationale, construit à partir de l’enquête qu’il mène sur le terrain à Marseille.
    Mon troisième nous fait pénétrer dans les coulisses d’un tournage mouvementé.
    Mon tout est un roman virtuose à double face  : d’un côté, l’efficacité implacable du thriller  ; de l’autre, l’arrière-monde de la création où le magicien s’amuse et nous enchante à révéler ses ficelles.
    Pile le réel, face la fiction  ?
    Pas si simple  : les faux-monnayeurs ne sont pas toujours ceux que l’on croit…

    présentation de l'éditeur


     Au fil de la presse...

    Contrairement à ce que l’on attendait, Scénario ne raconte pas comment Dan Franck a vu la série qu’il avait imaginée pour Netflix, Marseille, devenir un ­navet… Enfin, pas tout à fait. Dans un récit gigogne, le romancier et scénariste met en scène son enquête dans la cité phocéenne pour préparer l’écriture de Fausse Monnaie — un drame (fictif) ­voulu enlevé mais réaliste — et raconte son scénario, une affaire de faux dirhams où se croisent un petit délinquant, une figure du milieu et une galerie de personnages inspirés du « réel ». Dan Franck s’amuse avec la frontière entre faits et fiction, brouille les pistes en mêlant les éléments autobiographiques (quitte à se perdre parfois dans des anecdotes dispensables…) et l’expérience de son double avec Netfl… pardon, avec la World Digital Movies. On se régale des scènes de coulisses, quand le double en question doit dialoguer avec les Américains en parlant le yaourt, ou quand il subit le « processus de dépossession » qui voit son histoire piétinée par un réalisateur intenable — au risque de se donner le beau rôle. Des pages pleines d’ironie qui disent toute la frustration du scénariste con­traint de renoncer à ses ambitions.

    Si ce roman rythmé et souvent drôle se lit d’un souffle, on peine un peu plus dans les séquences de scénario, trop descriptives. Ce qui n’empêche pas de le refermer en se disant que Fausse Monnaie, si elle avait vraiment existé, aurait pu être bien meilleure que Marseille. Ou que Marseille, si on ne la lui avait pas prise des mains, aurait pu être une bonne série. 

     


     

    Récit inclassable, dans lequel alternent le quotidien d'un écrivain qui nous fait partager ses repérages et la mystérieuse alchimie accompagnant le processus de création, la naissance d'une histoire (ici l'aventure de faux-monnayeurs faisant transiter des feuilles de billets depuis la Suisse, vers le Maroc via Marseille, Miramas, la mer méditerranée, Le Carla Bayle et l'Espagne.) L'aspect documentaire des rapport entre le scénariste, le producteur américain, le producteur français et le réalisateur est remarquable : la tension entre le scénariste et le réalisateur qui 'dénature' le texte pour le rendre conforme à sa propre lecture est parfaitement bien expliquée. 

    Les personnages décrits par Dan Franck ont une épaisseur et une humanité profonde, loin des stéréotypes attachés aux cités marseillaises.

    Lu en mai 2020 (collection personnelle (Jérôme), Marianne)

     

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    Le lac aux oies sauvagesLe lac aux oies sauvages

    film : drame (Chine, France), 113 min, 2019, titre original : 南方车站的聚会, Nán Fāng Chē Zhàn De Jù Huì

    Réalisation, scénario : Diao Yi'nan

    Direction artistique : Liu Qiang

    Photographie : Dong Jingsong

    Sociétés de production : Green Ray Films (Shanghai), Heli Chenguang International Culture Media (Beijing), Omnijoi Media Corporation, Shanghai Tencent Pictures Culture Media

    Coproduction : Memento Films (Paris), Arte France Cinéma

    Producteur : Li Li

    Coproducteur : Alexandre Mallet-Guy

    Producteur exécutif : Yang Shen

    Distributeur d'origine : Memento Films Distribution

    Directeur de la photographie : Jinsong Dong

    Ingénieur du son : Yang Zhang

    Compositeur de la musique originale : B6

    Décorateur : Qiang Liu

    Costumiers : Qiang Liu, Hua Li

    Maquilleurs : Qiang Liu, Hua Li

    Monteurs : Jinlei Kong, Matthieu Laclau

    Avec... Liao Fan : l'inspecteur, Hu Ge : Zhou Zenong, Kwai Lun-mei : Liu Aiai, Regina Wan : Yang Shujun

     

    Synopsis / présentation (seuilcritiques.com)

    Et donc dans le nouveau film de Diao Yinan, il y a un truand en cavale, il y a un gang de malfrats et des flics à ses trousses, il y a une épouse complètement à l’ouest et il y a une prostituée au grand cœur qui semble avoir tapé dans l’œil des critiques du monde entier parce qu’elle tient sa cigarette de façon inhabituelle. Et donc toutes et tous font la gueule, parlent comme si parler nécessitait un effort quasi surhumain, anéantissait chaque parcelle d’énergie du corps, et toutes et tous (sur)vivent dans une Chine des bas-fonds où grouillent miséreux, voyous et "baigneuses" aux largesses tarifées. Où l’on fait des flashmobs sur Boney M et où l’on trucide à coups de parapluie.

    Nous sommes à Wuhan, capitale tentaculaire de la province de Hubei aux nombreux lacs, dont celui aux oies sauvages sur les rives duquel le destin finira par rattraper Zhou Zenong, ce truand en cavale. Pluvieux et nocturne, illuminé de néons et autres lueurs phosphorescentes, Le lac aux oies sauvages promettait un grand film néo-noir mariant les figures du genre à la contemporanéité d’un pays socialement à la dérive. Yinan a d’ailleurs sorti le grand jeu : structure narrative éclatée flottant entre flashbacks et temps présent, esthétique très travaillée, violence omniprésente s’autorisant deux ou trois dérapages gore, mise en scène au cordeau alternant courses poursuites et instants au ralenti, stases suspendues, voire oniriques (la scène du zoo ou celle du cirque).

    Il y avait, de fait, tout pour plaire dans Le lac aux oies sauvages, sauf qu’aspirations et volontés s’emboîtent mal, qu’enjeux et personnages restent sans attrait, étrangement désincarnés (Zhou Zenong par exemple donne l’impression de faire du surplace plutôt que de fuir, de ne jamais redouter quoi que ce soit, vivant les évènements comme s’ils n’avaient même pas lieu). Du début à la fin, il n’y a simplement pas d’autres mots : on s’ennuie ferme, on ne ressent rien (à la rigueur quelques émerveillements, parfois quelques attentions) et on se moque bien de ce qui pourra advenir des un(e)s et des autres. Yinan se perd dans sa propre ambition comme le scénario se perd dans des circonvolutions trop flagrantes, nous perdant également tout au long d’un film au rythme décousu dont l’intérêt peine à dépasser celui d’un exercice de style cachant mal son insignifiance.

     

    Dans la presse et au fil des blogs...

    Une intrigue à tiroirs autour d’un chef de gang et d’une prostituée. À la fois satirique et spectaculaire, ce polar intense dresse le portrait d’une Chine à la dérive. Virtuose.

    Black Coal, le précédent film de Diao Yinan, racontait une enquête sombre et languide. L’obscurité, têtue, s’impose à nouveau dans Le Lac aux oies sauvages, aux trois quarts plongé dans un univers nocturne, pluvieux, poisseux. Mais s’il réserve encore de longues plages sans aucun dialogue, le polar est cette fois plus nerveux. Il est surtout plus ample : davantage de protagonistes, de destins entrecroisés, d’orchestration dans la mise en scène. Au bout de quinze minutes, on sait que ce quatrième long métrage est le plus ambitieux de son auteur.

    Sur un quai de gare, sous un déluge crépitant, un homme amoché reste caché derrière un pilier. Une femme aux cheveux courts s’approche, lui demande du feu. Elle lui annonce qu’elle vient à la place de sa compagne. Lui se méfie, se demande s’il s’agit d’un piège. Après plusieurs flash-back, on en sait davantage : l’homme est un chef de gang traqué à la fois par une bande rivale et par la police. Elle est une prostituée (de celles que l’on surnomme, curieusement, « baigneuses »), prête à tout pour échapper à son triste sort. Une très grosse récompense promise par la police est en jeu. Le fugitif le sait, prêt à se sacrifier pour que cet argent, avec la complicité de la prostituée, revienne à sa femme et à son fils. Sauf que l’arrangement est empêché, obligeant les deux à s’enfuir, chacun de son côté. Juste avant, en guise d’œillade joliment paradoxale, la fille a lancé : « Reviens au lac, je te dénoncerai là-bas. »

    Entre loyauté et traîtrise, le film ne cesse d’osciller. Il faut parfois s’accrocher car l’intrigue est tortueuse. Les adversaires peuvent devenir des complices d’un instant et tout le monde se surveille. Même entre le fugitif et la courtisane, les deux protagonistes principaux, on ne sait qui manipule qui. Le cinéaste ne cesse de brouiller les pistes. Exemple : dans une grande salle, un homme donne une sorte de cours magistral où il explique les différentes façons de voler des motos avant d’ordonner, plan de la ville à l’appui, le quadrillage des quartiers. Des policiers ? Non, une assemblée de la pègre, qui va dégénérer et aboutir à une insolite compétition — le gangster taciturne, sur le point de déchoir, la qualifie avec ironie de « jeux Olympiques du vol ». Autant dire qu’il y a de l’humour et de la satire dans ce polar distancié, qui ne se prend pas au sérieux, même s’il décrit une réalité violente. Au passage, c’est aussi un état des lieux de la Chine contemporaine.

    On traverse un pays envahi de poubelles, gangréné par le mal, le vice et le goût du pouvoir. On sillonne des bas-fonds dédaléens et un zoo, on dérive sur l’eau. Lentement ou à la vitesse de l’éclair, l’action se partage entre observation et fureur de vivre. De filatures en courses-poursuites, Le Lac aux oies sauvages est une vaste partie de cache-cache mortel, portée par une mise en scène virtuose. Le cinéaste synchronise des ballets, des mouvements de caméra opératiques, des jeux de couleurs fluides (indigo, fuchsia, mauve), d’ombres et de lumières expressionnistes. On devine un hommage aux maîtres américains d’antan (Orson Welles), mais inscrit dans la lignée du meilleur cinéma asiatique, surtout hongkongais, de Tsui Hark à Johnnie To.

    Des motos vues du ciel filent comme un essaim d’abeilles ; un parapluie transperce une victime avant de s’ouvrir comme une fleur de sang ; des phares de voitures tracent des « z » flamboyants dans la descente d’une montagne : autant de séquences qui frappent par leur beauté métaphorique. Dans ses échappées réalistes comme oniriques, le film reste spectaculaire, au risque parfois d’une démonstration un peu gratuite de maestria. Heureusement, de manière souterraine, le cinéaste suggère une forme de justice et de revanche des plus humiliés — d’abord les femmes. Deux d’entre elles laisseront derrière elles l’abîme de la nuit, ses turpitudes. On les voit alors en plein jour, affichant une confiance synonyme de dignité retrouvée.

    Jacques Morice (Télérama)

     

     

     Étrange vision de Wuhan, film d'atmosphère, personnages taiseux... Des gangs s'affrontent, impitoyables, experts dans le vol de motos : la haute technologie utilisée pour neutraliser les alarmes côtoie l'extrême misère : vision de courses-poursuite dans des ruelles et des bâtiments industriels vaguement en ruine qui traversent la misère sous toutes ses formes. Le lac apparaît comme une respiration nécessaire, un refuge.

    Vu en avril 2020 (Canal VOD)

     

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  • Le cœur a ses raisons : journal d'une institutrice

    série, drame familial, western  ( Etats-Unis, Canada, 2014-,  6 saisons, 60 épisodes de 42', titre original : When calls the heart )

    Création : Michael Landon Jr.

    Scénario basé sur la série de romans éponyme par Janette Oke

    Producteurs executifs : Michael Landon Jr., Jimmy Townsend, Roman Viaris, Francisco Gonzalez, Brian Bird, Brad Krevoy, Alfonso H. Moreno, Vicki Sotheran, Greg Malcolm, Neill Fearnley, Susie Belzberg Krevoy, Michael Shepard, Eric Jarboe

    Producteurs : Vicki Sotheran, Greg Malcolm, Lori Loughlin

    Lieux de tournage : Vancouver, Colombie britannique

    Sociétés de production : Believe Pictures, Brad Krevoy Television, Jordan Films

    Diffusion : Hallmark Channel (U.S.) Super Channel (Canada), Netflix

     Avec : Erin Krakow (VF : Audrey d'Hulstère) : Elizabeth Thatcher, Thornton Jack Wagner (VF : Robert Guilmard) : Bill Avery, Martin Cummins (VF : Maurice Decoster [saisons 1 à 4], Daniel Nicodème [saisons 5 et 6]) : Henry Gowen, Pascale Hutton (en) (VF : Séverine Cayron) : Rosemary LeVeaux Coulter (depuis la saison 2), Kavan Smith (VF : Éric Missoffe [saisons 2 à 4], Tony Beck [saisons 5 et 6]) : Leland Coulter (depuis la saison 2), Eva Bourne (VF : Marie Du Bled) : Clara Stanton (depuis la saison 2), Andrea Brooks (en) (VF : Marielle Ostrowski) : Faith Carter (depuis la saison 2), Aren Buchholz (VF : Maxime Donnay) : Jesse Flynn (depuis la saison 3), Paul Greene (en) (VF : Simon Duprez) : Dr Carson Sheperd (depuis la saison 4), Daniel Lissing (VF : Axel Kiener [saisons 1 à 4], Marc Weiss [saison 5]) : Jack Thornton (saison 1 à 5),Lori Loughlin (VF : Emmanuelle Bondeville [saisons 1 à 4], Colette Sodoyez [saisons 5 et 6]) : Abigail Stanton (saisons 1 à 6), Carter Ryan Evancic (VF : Achille Dubois) : Cody (saison 3 à 6)

     

    Synopsis  

    C'est l'histoire d'Elizabeth Thatcher, un jeune professeur, habituée à sa vie dans la haute société, qui reçoit son premier poste dans une ville de la Frontière Occidentale. Elle est déterminée à prouver à sa famille qu'elle est assez courageuse pour vivre toute seule, mais elle a ses propres peurs et doutes. L'amour de Jack Thorton, un "mountie" (gendarme de la Garde montée), l'aide à trouver sa place.

     

    Dans la presse et au fil des blogs...

     

     

    Série historique présentant quelques analogies avec La petite maison dans la prairie : les personnages font l'objet de beaux portraits. L'histoire se déroule  dans une petite ville imaginaire (Oak Valley, devenue Hope Valley quand une scierie vient remplacer la mine après un accident dans lequel périssent de nombreux mineurs) située au Canada.

    Vu en mars 2020 (Netflix)

     

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  • Pour Sama : journal d'une mère syriennePour Sama : journal d'une mère syrienne

    (Documentaire, Royaume-Uni, USA, 2019, 95 min )

    Réalisation : Waad al-Kateab, Edward Watts

    Image : Waad al-Kateab

    Montage : Simon McMahon, Chloe Lambourne

    Musique : Nainita Desai

    Producteurs :  Waad al-Kateab, Ben de Pear, Nevine Mabro, Siobhan Sinnerton, George Waldrum, Raney Aronson-Rath

     Production : Channel 4, Frontline Films, ITN Productions

    Distributeur : KMBO

     

    Synopsis  

    Le film se déroule dans la ville d'Alep entre 2011 et 2016, pendant le soulèvement révolutionnaire, la guerre civile syrienne et le siège d'Alep. Il raconte la vie d'une jeune étudiante syrienne, Waad al-Kateab, qui filme son quotidien, depuis les premières manifestations étudiantes de 2011 jusqu'aux bombardements sur la zone assiégée à l'est de la ville.

     La descente aux enfers des habitants d'Alep est vue à travers le prisme de sa vie personnelle, sa rencontre puis son mariage avec Hamza, jeune médecin, et le quotidien de celui-ci à l'hôpital, puis la naissance et la première année de leur fille, Sama.

     

    Dans la presse et au fil des blogs...

    LE CHEMIN DES BOMBES

    Pour Sama prend majoritairement place dans un hôpital d’Alep menacé par la dictature d’Assad et les bombardements russes au cours du siège de la ville fin 2016. Après s’être marié avec un médecin engagé contre le régime, Waad al-Kateab, co-réalisatrice de ce documentaire en forme de journal filmé, y donne vie à la petite Sama alors que l’étau se resserre autour des résistants. L’établissement qui accueille de plus en plus de réfugiés se révèle rapidement être un abri miraculeux où les espoirs sont encore permis. Nombreuses sont ainsi les séquences où Waad al-Kateab filme l’arrivée de blessés inconscients à l’hôpital, enregistrant l’instant suspendu où la possibilité d’une réanimation perdure encore. La cinéaste retrouve ensuite les familles meurtries sortant du bâtiment, mouvement synonyme de violent retour à la réalité. Lorsqu’un jeune garçon est par exemple déclaré mort sur son brancard, la dimension tragique de la scène ne frappe qu’à retardement, à partir du moment où sa mère décide de porter son cadavre enveloppé dans un drap blanc jusque dans la rue, sous le regard démuni des passants. Le drame et la violence de la guerre frappent d’ailleurs le plus souvent hors champ ou à distance. En témoignent les images des bombardements russes sur les quartiers voisins, enregistrés depuis une chambre surplombant la ville, ou l’attaque du premier hôpital, montrée à travers des images de vidéosurveillances re-filmées par la cinéaste, absente des lieux lors de leur destruction. La ville apparaît ici morcelée, de sorte que le couple central finit par se délaisser progressivement des lieux qui lui sont chers : tandis que l’hôpital est remplacé par un autre, l’appartement familial est abandonné, au même titre que la petite chambre dans laquelle a grandi Sama.

    S’il peut faire preuve de finesse pour traduire la fragmentation d’un espace miné par la guerre, Pour Sama manque parfois de subtilité. Les trois derniers plans du film, qui ne sont pas directement issus du journal de la cinéaste, synthétisent par exemple ces limites. Plusieurs mois après la fin du siège, la caméra y suit d’abord les pas de Waad al-Kateab dans les rues dévastées d’Alep. Un contrechamp dévoile ensuite l’enfant qu’elle tient dans ses bras, la petite Sama, oubliant les décombres pour ne retenir dans le cadre que cette allégorie de la jeunesse syrienne. Enfin, une plongée s’élève vers le ciel pour lier leur destin à celui de la ville entière, qui se dévoile ici par l’entremise d’un plan filmé au drone. Ce court agencement rappelle ce que le fil du récit n’a eu de cesse de souligner (continuer à vivre revient à tracer le chemin inverse des bombes), résumant la trajectoire d’un film dont les velléités discursives finissent par atténuer la portée.

    Corentin Lê (critkat.com)


    Pourquoi il faut voir le déchirant “Pour Sama, journal d’une mère syrienne”

    Pour Sama de Waad al-Kateab et Edward Watts

    Depuis sa sortie, le 9 octobre, le documentaire de Waad Al-Kateab et Edward Watts sur l’enfer qu’ils ont vécu à Alep bouleverse au-delà des mots ceux qui le voient. Et pourtant, il faut aller voir ce film électrochoc, encore projeté dans vingt et une villes en France. Témoignages de sortie de salle.

    « Je ne m’en remets pas, je suis au-delà du bouleversement », nous écrit Thomas, 44 ans. Quelques semaines après sa sortie en salles, le documentaire Pour Sama, journal d’une mère syrienne bénéfice d’un fort bouche à oreille. Ce film, récompensé lors du dernier Festival de Cannes de l’Œil d’or, prix du meilleur documentaire, bouleverse et hante ceux qui le découvrent. Il y est question d’une ville, Alep, bombardée durant des mois par les forces de Bachar el-Assad. Mais aussi d’un peuple, que l’on suit à travers une famille : la réalisatrice, Waad Al-Kateab, son mari Hamza, médecin urgentiste, et leur bébé, la petite Sama, née dans ce chaos. C’est, au-delà de cette famille, l’histoire des habitants d’Alep littéralement pris en otages dans leur propre ville, et déchirés entre la volonté de résister et celle de fuir, pour sauver leur vie. Déchirant, révoltant, Pour Sama (de Waad al-Kateab et Eward Watts) a de toute évidence un statut à part dans les « films de guerre ». Réactions et témoignages à chaud.

    Julie Bertuccelli, réalisatrice, fondatrice du prix l’Œil d’or à Cannes : “J’ai été transpercée”

    « C’est un coup de poing. Il y aura des gens qui vont dire que “c’est trop dur de montrer ces images”. Mais moi, j’ai été transpercée par ce documentaire. J’ai pleuré pratiquement du début à la fin. J’ai ressenti des haut-le-cœur et aussi des moments de grand bonheur à travers l’amour naissant de ce couple, la vie de cette famille. On passe de la joie aux larmes. La mort et la vie y sont intimement liées.

    C’est un film sur l’horreur qui donne de la force de vie. Un film à voir pour aider les Syriens. Le monde entier devrait se mobiliser pour aider cette population. »

    Pour Sama, de Waad Al-Kateab et Edward Watts.

     

     

    Aurore, 19 ans, étudiante en histoire et en arabe : “C’est un film d’utilité publique”

    « Quand j’ai entendu, sur France Inter, qu’une femme syrienne avait filmé le siège d’Alep en Syrie, cela m’a donné très envie d’aller le voir. J’ai regardé la bande-annonce une fois, puis une deuxième. Ça m’a pris au cœur, j’y suis allée.

    Un choc. Je n’avais jamais vu d’images pareilles. Elles étaient d’autant plus dures que c’est la réalité que j’avais sous les yeux. Le film, hyper intense, dure une heure et demie, douloureuse et difficile. Paradoxalement, on s’habitue à la violence des images, et cela m’a encore plus perturbée. Les habitants d’Alep n’avaient aucune perspective de vie, les enfants ne connaissaient rien d’autre que la guerre. Pourtant, je me suis surprise à rire à certaines blagues d’une mère de famille, amie de la réalisatrice, sur les bombardements.

    J’étais accompagnée d’un ami. Quand nous sommes sortis, nous n’avons pas réussi à dire un mot. J’étais ahurie. Et en même temps impossible de parler d’autre chose que du film. Chez moi, j’ai pleuré toute la soirée. En fait, je pense que je n’étais pas préparée à une telle violence. La scène hyper crue qui m’a le plus traumatisée, c’est celle d’un bébé qui est secoué [Hamza, le médecin, fait naître un bébé dans des conditions atroces. L’enfant ne pousse aucun cri. Waad filme cette scène où on administre au nouveau-né des petites tapes, ne sachant pas si l’enfant est mort ou vivant, ndlr]. Je me suis dit “il va mourir”. Je pense que j’aurais quitté la salle s’il n’avait pas été sauvé. Dans toutes ces situations d’horreur, la réalisatrice parvient à stabiliser sa caméra. Elle filme les situations les plus terribles en gardant son sang-froid. Son mari, le médecin, est encore plus calme. Je n’ai pas de mots pour le décrire : il donne sa vie à Alep. Pour lui, il est hors de question de partir et de tout laisser.

    Pour Sama est un film d’utilité publique, mais il faut être préparé à le voir. Il faut dire aux gens combien c’est violent. Mais il faut vraiment y aller, pour se rendre compte de ce qui se passe en Syrie. Bachar el-Assad est le pire du pire. En rentrant chez moi, j’ai dit à mes parents : “Mais ce n’est pas possible, il faut qu’on l’arrête!” J’ai eu envie d’aider ces gens, de créer une école pour que ces enfants connaissent autre chose. Je me suis rendue compte de la chance que j’avais de vivre dans un pays où il ne se passe globalement rien, et de voir à quel point ma jeunesse a été “calme”. Eux ne connaissent rien d’autre que la guerre. C’est inimaginable. »

    Pour Sama, de Waad Al-Kateab et Edward Watts.

    Pablo, 19 ans, étudiant : “C’est une sorte d’électrochoc pour le spectateur”

    « Plus qu’un film, c’est une expérience qui m’a interloqué. J’en suis sorti très déstabilisé, parce que ce documentaire nous plonge dans une réalité très éloignée de celle que nous livrent les médias. D’une part, on est exposé en tant que spectateur à une violence incroyable, d’autre part, on a l’impression de ne pas être au courant de ce qui se passe réellement là-bas, de ne rien suivre. Dans le traitement de la question syrienne par la presse et la télé en France, tout est dédramatisé. Ce qui s’est passé durant le siège d’Alep en 2016 n’a pas été traduit, ni restitué.

    Ce qui frappe dans Pour Sama, c’est l’extrême violence, omniprésente dans les images de cadavres, le drame que vivent les enfants, l’oppression quotidienne que subissent des familles entières. Il n’y a pas un moment de répit, comme lors d’un repas où tous doivent aller se réfugier dans les caves, à cause des bombes. C’est une sorte d’électrochoc pour le spectateur, directement plongé dans l’horreur, comme sorti de son confort. Plus encore que Waad, bien sûr très courageuse, et que son mari Hamza, qui soigne et opère vingt-quatre heures sur vingt-quatre, j'ai été saisi par les personnages secondaires, les jeunes qu’on voit au début et qui meurent par la suite, les amis du couple, un petit garçon qui vient de mourir sous les bombardements, ses frères qui le pleurent, leur mère qui emporte le corps de son fils dans son linceul bleu… Je n’oublierai jamais ce film. »

    Pour Sama, de Waad Al-Kateab et Edward Watts.

    Céline, 52 ans, comédienne : “Ce film est une leçon de courage et de vie”

    « J’y suis allée un jeudi après-midi, la salle était pleine, avec des gens de tous les âges. C’est aussi le jour où j’ai appris qu’Erdogan avait lancé une opération militaire contre les Kurdes. Ce film nous met devant nos contradictions, notre impuissance, aussi. On se dit : “Qu’est-ce qu’on peut faire pour les aider ?” J’ai été aussi saisie par la question que se posent Waad et son mari médecin : doivent-ils rester ou partir ? Ce sont de jeunes parents, ils viennent d’avoir un bébé. À un moment, ils ont la possibilité de quitter Alep et faire le choix de la sécurité, mais ils décident au contraire de retourner dans leur ville, chez eux, avec leur enfant.

    En tant que mère, je me suis posé la question : “Est-ce que j’aurais eu le courage de faire comme ce couple ? Est-ce que je serais restée?” Cette mère avait toutes les bonnes raisons de fuir avec son enfant, mais elle reste, pour voir, pour témoigner. Son bébé ne pleure même plus quand tombent les bombes. La petite Sama a appris à survivre dans cet enfer.

    La scène qui m’a fait le plus pleurer et m’a mise dans un état terrible, c’est celle du nouveau-né. Encore relié au codon ombilical de sa mère, il semble mort. Alors quand cet enfant crie enfin, la vie renaît ! Il porte un tel espoir. Il y a aussi les frappes aériennes. À un moment, quatre bombes tombent l’une après autre sur Alep. Les images sont très très impressionnantes. Je repensais à ce que me disaient ma mère et ma grand-mère sur la guerre en France, lorsqu’ils étaient obligés d’aller se réfugier dans les caves.

    Tout le monde devrait voir ce film, à commencer par les hommes politiques. C’est une leçon de courage et de vie. Il nous permet de prendre conscience de ce qui se passe en Syrie, tout près et si loin de nous. 

    Emmanuelle Skyvington, Télérama (oct. 2019)

    Vu en février 2020 (Canal plus VOD, abonnement Télérama)

     

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    Manchester by the seaManchester by the sea

    film : drame (Etats-Unis), 135 min, 2016

    Réalisation : Kenneth Lonergan

    Scénario : Kenneth Lonergan

    Sociétés de production : The Affleck/Middleton Project, B Story, Big Indie Pictures, CMP, K Period Media, Pearl Street Films

    Direction artistique : Ruth De Jong,

    Décors : Florencia Martin

    Costumes : Melissa Toth

    Photographie : Jody Lee Lipes

    Montage : Jennifer Lame Musique : Lesley Barber

    Production : Lauren Beck, Matt Damon, Chris Moore, Kimberly Steward et Kevin J. Walsh

    Coproducteur : Ryan H. Stowell

    Producteurs délégués : Declan Baldwin, Josh Godfrey, John Krasinski et Bill Migliore

    Distribution : Rifka Lodeizen, Cristobal Farias, Guido Pollemans

    Avec... Casey Affleck (VF : Jean-Christophe Dollé) : Lee Chandler, frère de Joe et oncle de Patrick, Michelle Williams (VF : Laëtitia Coryn) : Randi, l'ex-femme de Lee, Lucas Hedges (VF : Gabriel Bismuth) : Patrick Chandler, fils de Joe et neveu de Lee, Kyle Chandler (VF : Emmanuel Curtil) : Joe Chandler, père de Patrick et frère de Lee, Gretchen Mol : Elise, mère de Patrick, C.J. Wilson (en) (VF : Nicolas Justamon) : George, ami de la famille Chandler, Jami Tennille : Janine, l'épouse de George, Anna Baryshnikov : Sandy, une des petites amies de Patrick, chanteuse de leur groupe, Heather Burns (VF : Virginie Méry) : Jill, la mère de Sandy, attirée par Lee, Kara Hayward : Silvie, une des petites amies de Patrick, Matthew Broderick (VF : William Coryn) : Jeffrey, le compagnon de la mère de Patrick, Ruibo Qian : docteur Bethany, Tate Donovan (VF : Frédéric Darie) : l'entraineur de hockey, Stephen Henderson : Mr. Emery, le chef de Lee, Josh Hamilton : le notaire

     

    Synopsis  

    À la mort de Joe Chandler, son frère Lee est désigné tuteur légal de son fils Patrick dont la mère, à l'équilibre instable, est partie avec un autre homme. Lee devrait alors retourner vivre dans la maison de Joe, à Manchester-by-the-Sea (Massachusetts), sa ville natale, afin d'assurer une continuité de vie pour son neveu encore mineur. Mais Lee est traumatisé par un drame familial survenu dans cette ville des années auparavant, il est devenu renfermé et irascible, et il éprouve de grandes difficultés à gérer cette situation.

     

    Dans la presse et au fil des blogs...

    “Manchester by the sea”, un conte aussi rugueux que lyrique

    Casey Affleck dans Manchester by the sea, de Kenneth Lonergan

    Pour les Américains de la côte Est, Manchester by the Sea est un port de pêche et une station balnéaire. Mais pour le héros trentenaire, Lee, c'est un champ de ruines. Homme à tout faire dans une boîte de plomberie, en banlieue de Boston, il a fui le monde de sa jeunesse. A la mort de son grand frère, il doit pourtant reprendre en urgence la route de son village natal, où il est désigné tuteur de son neveu adolescent. Un voyage dans le passé commence : Lee revient sur les lieux de l'effroyable tragédie qui a détruit sa vie et l'a lesté à jamais d'un sentiment de culpabilité.

    Entre Hollywood, où la pénible multiplication des superhéros vire à l'hégémonie, et le cinéma américain dit indépendant, paupérisé, souvent atone, il y a donc une voie médiane séduisante. Kenneth Lonergan a coécrit le scénario de Gangs of New York, de Martin Scorsese (2002). Il a dirigé naguère la star Matt Damon (lequel produit Manchester by the Sea). Ce flirt avec le grand public le positionne au croisement de l'auteurisme et du divertissement. La beauté presque classique de Manchester by the Sea évoque ces drames destinés à un public adulte, que Holywood produisait encore jusque dans les années 1980, avec des Al Pacino, Dustin Hoffman, Robert De Niro...

    Casey Affleck (petit frère de Ben, qui se laisse étrangement oublier entre deux grands rôles) est l'acteur fascinant qui donne au film sa dignité. Alors que tout, rencontres et réminiscences, devrait provoquer des torrents de larmes ou des cris de douleur chez Lee, le comédien résiste, lointain, impassible. C'est une éthique de jeu (on l'a souvent vu ainsi intériorisé), mais qui, en l'occurrence, dessine un personnage endurci jusqu'à l'os, minéralisé par le chagrin, sans plaisirs ni désirs. Le contraste est saisissant avec l'expressivité de Michelle Williams (l'ex-femme de Lee), toujours au bord des pleurs derrière le masque de la résilience.

    La galerie des endeuillés recèle un autre spécimen passionnant : l'adolescent désormais sans père (l'excellent Lucas Hedges, vu chez Wes Anderson), dont Lee est supposé devenir le tuteur. Ce neveu se montre cynique, revêche, tout occupé à sa collection de copines et à une sexualité compulsive, avant une volte-face remarquablement imprévisible et émouvante, moment de bascule du récit... Car Manchester by the Sea dépasse la chronique d'un retour au pays. Au-delà de son ancrage réaliste — communauté de marins prolétaires, lumière hivernale —, c'est bien un conte. A la fois rugueux et lyrique. Ouvert sur le seul horizon que méritent tous ces personnages fracassés : la consolation. — Louis Guichard (Télérama)


     Lee Chandler est gardien d'immeuble à Boston. Il apprend un jour le décès de son frère, et doit retourner dans son ancienne ville de Manchester-by-the-Sea...

    SECRET HEART

    Kenneth Lonergan, avec ses trois longs métrages disséminés en seize ans, a tout du cinéaste-culte. Après le contentieux artistique qui a enlisé pendant six ans son précédent film, le malade et flamboyant Margaret, le dramaturge passé réalisateur revient auréolé d’une hype sundancienne. En apparence, le film a tout de l’indie de festivals. Mais de Sundance, Manchester by the Sea n’a que le nom sur l’affiche, et encore. C’est en fait une chronique sourde, un film secret, qui promet une catharsis facile mais ne la livre jamais. Lonergan a un tel talent pour prendre le quotidien, l’ordinaire, et le faire vivre de la plus humble et incarnée des façons, qu’il transforme son film au pitch quelconque en un tourbillon silencieux d’émotion, où tout reste en creux, tellement profondément vécu et incarné que la moindre pointe d’émotion visible en devient dévastatrice. Casey Affleck – qui remplace Matt Damon – sert de vecteur mutique à ce voyage émotionnel, livrant une performance intense et rentrée, jamais show-offy, faisant exister dans tous ses paradoxes un homme que le deuil a éteint.

    Mais en dépit de son cadre hivernal, de sa pudeur, et de son portrait d’une ville sous cloche (on pense souvent à The Sweet Hereafter), Manchester by the Sea s’avère étonnamment drôle. La finesse du regard de Lonergan embrasse l’absurdité de chaque situation, s’attardant sur des moments gênants, des instants d’embarras, des ruptures tonales entre le sublime et le médiocre, le petit détail réaliste qui vient parasiter le mélo, ou la discussion à contretemps sur Star Trek au sortir d’un enterrement. Dans sa narration, le film ose une structure étrange, un montage volontiers hoquetant. L’irruption inopinée de flash-backs viennent contaminer le présent, comme lorsqu’un souvenir ressurgit au pire des moments. Le travail de montage de Jessica Lame, également monteuse des derniers Noah Baumbach, est fascinant. Elle tricote le présent avec le passé, et veille à constamment casser nos attentes, empêchant le film de se fixer sur une ligne tracée au préalable. Ces errements conduisent cependant au principal défaut du film, un léger flottement narratif dans la deuxième partie du métrage, auquel un re-montage post-Sundance aurait dû remédier.

    A la fois fresque et miniature, le film fascine constamment. Le regard de Lonergan y est d’une telle acuité, d’une telle maturité, son refus des réponses trop faciles si fièrement affiché, qu’il élève son modeste portrait vers quelque chose de plus grand. En interview, le cinéaste déplorait ce diktat actuel du cinéma américain exigeant que rien ne soit laissé irrésolu. Et ceux qui n’arrivent pas à surmonter un drame, "why can’t they have a movie too?" Beau défi à se lancer. Et plus beau encore de le relever de la sorte, avec une telle nuance et une telle splendeur. Pour quelqu’un qui se prétend "not a real filmmaker", c’est plutôt pas mal…

    - Liam Engle (filmdeculte.com)


    Manchester by the Sea

    Transferts de paternité et de culpabilité dans un drame existentiel puissant. Casey Affleck au sommet. Le film choc de cette fin d’année.

    Depuis combien de temps n’avait-on pas vu un film américain qui donne à ce point du temps au temps, et privilégie si fortement l’épaisseur de ses personnages et le déploiement complexe de leur histoire ?

    Le voilà donc cet objet à la profondeur romanesque, signé par un réalisateur de plus de 50 ans, Kenneth Lonergan, que nous avons le sentiment un peu honteux de découvrir alors qu’il avait signé les scénarios de Mafia Blues (1999) et de Gangs of New York (2002), et réalisé Tu peux compter sur moi (2000) et Margaret (2011) – que l’on avoue ne pas avoir vus.

    Cassé de l'intérieur

    On ne sait donc si ces deux précédents films laissaient entrevoir la puissance émotionnelle et l’intelligence dramaturgique de Manchester by the Sea, ni si la réussite de celui-là permettra à Lonergan d’enchaîner plus rapidement et régulièrement ; on est seulement sûr de tenir là un des quelques très beaux films américains de ces dernières années.

    Manchester by the Sea nous présente Lee Chandler, homme à tout faire d’un immeuble de Boston, Massachusetts. La petite quarantaine, solitaire, Lee assure son job sans passion, semble indifférent aux avances des femmes qu’il croise, se castagne dans les bars pour un oui ou pour un non. Il semble éteint, cassé de l’intérieur, vivant sa morne vie comme un robot. Ce quadra dépressif est joué par un Casey Affleck à son plus haut, épatant de dureté minérale, laissant deviner tout au fond un cœur prêt à vibrer encore.

    Le film va s'attacher à montrer une relation complexe, à la fois amicale et filiale

    Un jour, Lee reçoit un coup de fil. Son grand frère vient de décéder. Il doit retourner dans leur petite ville portuaire (Manchester donc, à quelques kilomètres au nord de Boston), où il apprend en sus qu’il a été désigné comme tuteur de son neveu, Patrick, 16 ans (Lucas Hedges, très bon comme tout le reste du casting).

    Le film va s’attacher à montrer la relation complexe entre Lee et Patrick, sa dimension à la fois amicale et filiale, compliquée par l’âge de Patrick, l’éveil de sa sexualité et les prémices de l’âge adulte.

    Empathie et ressorts secrets

    Un autre élément mystérieux pèse sur cette relation. On sent que Lee aime son neveu, mais il refuse pourtant d’embrasser à fond son rôle de père de substitution, ne veut pas emménager avec lui à Manchester, préférant rester vivre à Boston. Tranquillement, minutieusement, patiemment, Lonergan va effeuiller le passé de la famille Chandler, dévoiler un événement décisif de leur histoire (dont on ne dira rien ici) expliquant les réticences de Lee à vivre pleinement et à revenir à Manchester.

    Réduit à son pitch, le récit de Manchester by the Sea pourrait passer pour un mélo facile, un tire-larmes simpliste, un roman-photo un peu tarabiscoté. C’est justement toute la réussite de Lonergan que de nourrir son synopsis, de donner de la chair à ses grandes lignes.

    Il y parvient grâce au temps. D’abord le temps de déployer un récit riche en virages et en couches dramaturgiques ; de regarder le charmant paysage maritime du Massachusetts ; de traiter chaque scène avec toute l’intensité et la durée requises, sans hâter le tempo et sans non plus s’appesantir artificiellement ; d’entrer en empathie avec les protagonistes avant de révéler les grands ressorts secrets qui les habitent et les travaillent.

    Un grand et superbe mélodrame

    Ensuite, traiter le temps comme le faisait Proust, soit comme un feuilleté de temporalités qui se mélangent sans cesse, où le passé agit sur le présent, où le temps subjectif perturbe le temps objectif, où les années qui ne passent pas viennent ombrer les années qui passent. Le vrai sujet de ce film, c’est cette ombre, ces cendres du temps, comment on s’en libère un peu, beaucoup, ou pas du tout, comment vivre avec.

    Loin de la machine à faire pleurer dans les chaumières, loin des facilités du feel good movie, bouleversant grâce à sa tenue à distance du pathos, à son absence de putasserie, à son exigence de justesse et à sa précision dans les cuissons émotionnelles, Manchester by the Sea réussit tout ce qu’avait raté récemment Une vie entre deux océans (de Derek Cianfrance). Kenneth Lonergan vient de pondre, en toute humilité, un grand et superbe spécimen de cette espèce en voie de disparition : le mélodrame.

    Serge Kaganski (Lesinrockuptibles)

     

     

    Tout est si bien dit par les chroniqueurs critiques émérites pré-cités... Le spectateur découvre un homme -Lee Chandler- attachant, serviable, qui intervient dans une résidence (banlieue de Boston) pour dépanner les habitants en réalisant de menus travaux. Très vite on réalise que cet homme est comme 'éteint' de l'intérieur, incapable de s'abandonner à la légèreté et à la découverte confiante de ceux qui le rencontrent.  Au fil d'un récit entrecoupé de flash-backs éclairants, l'immense chagrin qui a anéanti Lee va être révélé, à l'occasion de la mort de son frère. 

    On est bouleversé par le jeu des acteurs, tout en retenue, et par la beauté de la photo (plans larges des paysages, minéralité) qui accompagne le questionnement existentiel des personnages : comment s'autoriser à vivre, rongé par la culpabilité, quand l'indicible drame est survenu ? Quel est le pouvoir du pardon ?

    Vu en janvier 2020 (Netflix)

     

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