
Nord sentinelle : contes de l'indigène et du voyageur : roman / Jérôme Ferrari .- Arles : Actes sud, 2024
ISBN 978-2-330-19441-3
Pour une banale histoire de bouteille introduite illicitement dans son restaurant, le jeune Alexandre Romani poignarde Alban Genevey au milieu d’une foule de touristes massés sur un port corse. Alban, étudiant dont les parents possèdent une résidence secondaire sur l’île, connaît son agresseur depuis l’enfance.
Dès lors, le narrateur, intimement lié aux Romani, remonte – comme on remonterait un fleuve et ses affluents – la ligne de vie des protagonistes et dessine les contours d’une dynastie de la bêtise et de la médiocrité.
Sur un fil tragicomique, dans une langue vibrante aux accents corrosifs, Jérôme Ferrari sonde la violence, saisit la douloureuse déception de n’être que soi-même et inaugure, avec la thématique du tourisme intensif, une réflexion nourrie sur l’altérité. Sur ce qui, dès le premier pas posé sur le rivage, corrompt la terre et le cœur des hommes.présentation de l'éditeur
Résumé : Pour fuir une vie de famille effroyable, Liam s’installe dans les montagnes, à quatre heures de cheval de chez Henry et une heure d’avion de la ville. Il n’a que 20 ans et vit en autarcie, de la chasse et de la vente des peaux de bête qu’il tue. Lors d’un rare ravitaillement à la ville, il rencontre Ava. Éperdument amoureuse, elle le suit dans cet endroit isolé et coupé du monde. Quelques années plus tard, elle arrive à le convaincre d’avoir un enfant. C’est un garçon, il s’appelle Aru. Mais, en rentrant d’une semaine de chasse, Liam se rend compte immédiatement que quelque chose cloche. Aru n’est pas là pour l’accueillir. Il aperçoit sa femme, par terre et immobile. La vie de Liam va alors basculer.
Critique : Il n’y a pas à dire, Sandrine Collette sait y faire pour plonger d’emblée le lecteur dans la peau de son personnage principal et le mettre ainsi en difficulté dans la gestion de ses sentiments. Le récit repose sur deux cents pages dans lesquelles le malaise est immense. La plume parfaite de l’autrice, qui va à l’essentiel, est fidèle à ses derniers romans, notamment Ces orages-là et Et toujours les forêts. Les mots choisis sont crus, vrais et font réagir. Quelle force ! Dans ce livre, on est confronté à la dureté d’un père envers son fils. Cet homme, qui ne désirait pas d’enfant, a des pensées inavouables et monstrueuses. Pour lui, un enfant, ça ne sert à rien, surtout dans les montagnes. Peut-être aurait-il fallu faire comme avec les petits chatons, leur taper la tête contre un mur pour les tuer...
Lui a simplement besoin de se retrouver seul, pour traquer, épier les loups, et Ava lui suffit amplement. Il faut attendre une scène terrible, qu’on ne dévoilera pas ici, pour que Liam réagisse enfin, qu’il se sente progressivement père et commence à éprouver des sentiments pour son gamin. Un long chemin semé d’embûches que Liam et Aru vont devoir parcourir ensemble, à dos de cheval, dans un décor austère. Le lecteur est alors très vite pris au piège entre le petit Aru âgé de cinq ans et demi, que l’on a envie de protéger, et son père bourru à qui on a finalement envie de donner une nouvelle chance. Avec ce roman, l’auteur met le doigt sur la reproduction des gestes et de la violence intrafamiliale. Peut-on y mettre un terme ? Ou agissons-nous inévitablement par mimétisme ? Peut-on pardonner à ceux qui nous ont violentés et renaître ? On était des loups est un titre qui résume parfaitement la façon dont vivent Liam, Ava et Aru dans ces montagnes. Ce récit passionnant, qui se lit d’une traite, est une vraie réussite et ne laissera pas le lecteur indemne !
Laurence Juan, blog avoir-alire.com, août 2022
Premières phrases du livre :
Le chef fanatique et son peuple barbare menaçaient de mort l’infidèle qui s’aventurait dans leurs murs – un sorcier noir ayant, raconteton, vu dans les premiers pas des Francs le déclin et la chute. Richard F. Burton, Premiers pas en Afrique de l’Est.
ton corps de myrrhe et de jasmin
On raconte encore que, dans l’après-midi du 3 janvier 1855, malgré la vénérable prophétie annonçant la ruine de la ville sainte peu de temps après qu’un infidèle l’aurait impunément souillée de sa présence, le sultan Ahmad ibn Abu Bakr consentit à ce que le capitaine Richard Francis Burton franchît les portes inviolées de sa cité de Harar. Il lui accorda une hospitalité soupçonneuse de dix jours avant de le laisser repartir sain et sauf, privilège dont aucun Européen n’avait joui jusqu’alors. S’il avait pu savoir que Harar tomberait en 1875, alors que lui-même était mort de consomption dix-neuf ans plus tôt dans l’amertume et le regret, Ahmad ibn Abu Bakr n’aurait sans doute pas commis l’erreur fatale d’épargner le capitaine Burton et il aurait eu raison. Nul besoin de prophétie pour savoir que le premier voyageur apporte toujours avec lui d’innombrables calamités. Peu importe qu’il fût une brute sanguinaire, un aventurier cupide, un soudard conquérant, un suppliant en larmes ou un homme comme le capitaine Burton, dont la soif de connaissances consumait le cœur dans des proportions si monstrueuses qu’elle en devenait un vice, peu importe qu’il cherchât la guerre ou le repos, la conquête ou la rédemption : le premier qui pose le pied sur le rivage, 14 fût-il animé des intentions les plus pacifiques et les plus louables, fût-il un saint, fût-il le sauveur du monde en personne, il faudrait le tuer, lui et tous ceux qui l’accompagnent, sans distinction d’âge ou de sexe – les vieillards, les femmes, les hypothétiques enfants, toute la horde angélique des chérubins. […]
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(Lu en février 2025, collection Médiathèque Françoise Giroud, Labarthe-sur-Lèze)