L'homme qui aimait les chiens / Leonardo Padura ; traduit de l'espagnol [El hombre que amaba a los perros] par René Solis et Elena Zayas.- Paris : Editions Métailié, 2011
En 2004, à la mort de sa femme, Iván, écrivain frustré et responsable d’un misérable cabinet vétérinaire de La Havane, revient sur sa rencontre en 1977 avec un homme mystérieux qui promenait sur la plage deux lévriers barzoï. Après quelques conversations, « l’homme qui aimait les chiens » lui fait des confidences sur Ramón Mercader, l’assassin de Trotski qu’il semble connaître intimement.
Iván reconstruit les trajectoires de Lev Davidovich Bronstein, dit Trotski, et de Ramón Mercader, connu aussi comme Jacques Mornard, la façon dont ils sont devenus les acteurs de l’un des crimes les plus révélateurs du XXe siècle. A partir de l’exil de l’un et l’enfance de l’autre, de la Révolution russe à la Guerre d’Espagne, il suit ces deux itinéraires jusqu’à leur rencontre dramatique à Mexico. Ces deux histoires prennent tout leur sens lorsque Ivan y projette ses aventures privées et intellectuelles dans la Cuba contemporaine.
Dans une écriture puissante, Leonardo Padura, raconte, à travers ses personnages ambigus et convaincants, l’histoire des conséquences du mensonge idéologique et de sa force de destruction sur la grande utopie révolutionnaire du XXe siècle ainsi que ses retombées actuelles dans la vie des individus, en particulier à Cuba.
Un très grand roman cubain et universel.
présentation de l'éditeur
Si n’était l’ampleur du volume (près de 700 pages), qui ne répond guère aux normes, ce pourrait être un polar. On sait Padura maître en ce domaine. Un meurtre bien horrifiant, donc une victime et un assassin, et bien sûr un enquêteur (mi-flic, mi-narrateur) en charge d’éclaircir le mobile… Tout semble conforme aux règles du genre. Y compris les images intrigantes, tels ces lévriers courant sur la plage et au long des pages, rappel que l’amour des chiens est le trait commun des personnages centraux du livre. Ces chiens qui éprouvent un attachement à toute épreuve pour leur maître, quel qu’il soit, génie ou raté, héros grandiose ou sordide salaud… Padura, usant du pouvoir discrétionnaire de l’écrivain, a donc décidé que Ramón Mercader, l’assassin de Trotsky, aimerait les chiens, plus spécialement les barzoïs, cette race de lévriers russes. Trotsky aurait possédé une de ces chiennes, Maya, à laquelle le liait une grande affection.
Trotsky, le dirigeant des révolutions de 1905 et 1917, le stratège qui a dirigé l’Armée rouge, une figure géante de l’Histoire du XXe siècle… Comment prétendre le faire entrer dans un roman, non pas silhouette lointaine entraperçue, ainsi que dans le film de Losey (L’Assassinat de Trotski), mais bien en tant que personnage principal de la fiction ? Sans le rapetisser, puisque ce serait mentir devant l’histoire, et du même coup nier qu’il méritât un ouvrage de cette ambition. L’art de Padura, affiné à travers nombre de romans policiers talentueux, est de jouer de diverses focales, et de tamiser la trop violente lumière solaire de la grande histoire afin que les ombres envahissent le tableau, comme en une éclipse…
Et voici Trotski, non le héros et l’homme de génie, mais un proscrit, chassé de cette URSS qu’il vient de sauver, un Trotski traqué, calomnié… « Proscrit le leader qui avait secoué les consciences en 1905, l’homme qui avait fait triompher le soulèvement d’Octobre 1917, lui qui avait créé une armée au milieu du chaos et qui avait sauvé la Révolution à l’époque des invasions impérialistes et de la guerre civile ? »
Oui, un Trotski proscrit. Donc profondément humain, avec ses élans d’affection, ses douleurs, et aussi ses hésitations et ses doutes… Et qui, dans sa maison de Mexico, va tomber d’un coup de piolet porté à la tête, qui marque la fin de l’opération Outka (« Outka. Canard. Toutes les méthodes sont bonnes pour le chasser »). Et au final un cri, terrible ! « Un cri dans les ténèbres »…
Celui de Trotski assassiné par celui que Padura élit personnage principal du roman, l’homme qui aimait le chiens, Jacson, Jacques Mornard, Jaime Lopez, alias Ramón Mercader. Et voici le défi inverse pour le romancier : comment s’intéresser, jusqu’à le vivre de l’intérieur, à un tel personnage ? Donc en ressentant pour lui de la compassion, compassion pour ce gamin, jeune communiste catalan à l’enthousiasme de chien fou, ballotté entre les passions dévorantes d’une mère effrayante et les tempêtes d’une histoire compliquée dont il ne peut rien comprendre, progressivement déshumanisé pour être transformé par son mentor soviétique en un tueur totalement conditionné (« Les ennemis avec lesquels il s’entraînait, spécialistes dans les différents types d’agression, étaient toujours qualifiés de chiens trotskistes, de renégats trotskistes, de traîtres trotskistes, et au final la seule mention du mot déclenchait en lui une montée d’adrénaline ») : « Une machine obéissante et impitoyable ».
À cet être reconfiguré selon les principes du terrorisme stalinien (« Tu sais, dès que je suis entré dans la Tcheka, on m’a appris quelque chose de très important : l’homme est interchangeable, remplaçable. L’individu n’est pas un élément unique, c’est un concept qui s’agglutine pour former la masse, qui, elle, est réelle. Mais l’homme en tant qu’individu n’est pas sacré, et donc pas indispensable»), seule la magie romanesque va restituer, dans la fiction, une part d’humanité. Celle-ci expliquant le tortueux itinéraire qui devait le conduire à Cocoyacán pour, dans l’histoire, tuer cet homme unique, irremplaçable, indispensable qu’est Trotski, victime d’un obscur agent de la haine de Staline.
Car Mercader n’est que la lamentable marionnette dont les fils, par divers intermédiaires, remontent jusqu’à Staline. Le grand autre de Trotski, son étoile jumelle pour le devenir du mouvement communiste et les grands équilibres du siècle, puisque si Staline a raison (et n’a-t-il pas toujours raison?), Trotski est un renégat, un traître, plus grand traître encore que Boukharine, que tous les dirigeants bolcheviks jugés et exécutés, davantage qu’Andreu Nin le dirigeant du POUM, et de la cohorte infernale de tous ceux dont les ignobles complots expliquent les défaites essuyées par le mouvement communiste et les tragédies subies par le peuple soviétique… Et si Staline n’avait pas raison ?
Alors la vérité serait dans la parole de Trotski. Et dans cette tête, où défile l’immense fresque des fureurs du siècle : les procès de Moscou, le Goulag, la défaite de la révolution espagnole (sans oublier les camps de concentration où la République française va accueillir les vaincus de la République espagnole), la faillite du Parti communiste allemand dissuadé d’organiser le front unique ouvrier avec la social-démocratie, le pacte germano-soviétique… Le grand requiem d’une révolution trahie !
On reprochera à Padura de prêter à Trotski des faiblesses et des doutes qui ne furent pas le siens, de balancer dangereusement entre les diverses thèses expliquant la tragédie de Kronsdadt, de l’accuser d’une part de responsabilité décisive dans la dérive autoritaire du bolchevisme, donc d’atténuer la rupture que fut le stalinisme…
C’est qu’il vient se heurter à un problème d’une immense complexité qui ne saurait s’immiscer dans un récit romanesque : la contre-révolution stalinienne. Notre auteur s’en approche sans fin, jusqu’à voir dans la défaite de la révolution du XXe siècle la figure centrale de la trahison. En fait, toutes les pièces du puzzle sont là, avec de vastes morceaux reconstitués, et un vide qui reste présent tel un indicible. Il y a dans ces 700 pages comme des silences dans la voix du narrateur, des instants suspendus de la main qui frappe les touches de la machine à écrire. D’où un ultime dédoublement, entre l’interlocuteur de Mercader, rédacteur du manuscrit caché, et l’auteur.
Car une autre question hante le récit, évoquée vers sa fin, mais en réalité qui en est la mise en mouvement, brutalement concentrée en quelques mots : « Mais que foutait Ramón Mercader à Cuba ? ». Un fil que Padura a tiré, dévidant l’inquiétante pelote. L’improbable rencontre sur la plage eut lieu en 1977, un moment où à Cuba « se mêler de trotskisme revenait à se passer la corde au cou ».
Le narrateur devinant, derrière Jaime Lopez, Ramón Mercader, évoque « la fissure par laquelle s’envolait la logique ». « Cet être fantasmagorique pouvait-il encore exister, coincé dans un recoin tumultueux et perdu de l’histoire, protagoniste sans visage d’un passé débordant d’horreurs. »
Comme dans les romans policiers de Padura (on est tenté de dire dans les autres romans policiers), l’enquête, qui porte sur la première partie du XXe siècle, nous conduit à ouvrir les portes de la société cubaine de la seconde moitié de ce même siècle. Et d’évoquer l’homophobie institutionnelle, les drames inavoués dont elle est responsable ; dans une « île scientifiquement athée », l’écriture littéraire brutalement bridée, ainsi que le profond désenchantement de toute une génération en proie au mensonge déconcertant d’un autre socialisme réellement existant, maintenue dans la complète méconnaissance de toute cette histoire qui est l’objet de l’enquête. « Nous avons traversé la vie dans l’ignorance la plus absolue des trahisons qui, comme celles dont furent victimes l’Espagne républicaine ou la Pologne envahie, avaient été commises au nom de ce même socialisme ». Et l’on pressent quelle est cette « rage enkystée » que le narrateur nous dit vouloir « vomir ». Un narrateur qui dit n’avoir, à la différence de tant d’autres, jamais voulu quitter Cuba, et donc y a vécu la chute de l’URSS : « À l’époque, nous parvenions difficilement à comprendre comment et pourquoi toute cette perfection s’était écroulée en faisant bouger seulement deux des briques de la forteresse : un accès minime à l’information et une légère mais décisive perte de la peur (toujours cette fameuse peur, toujours, toujours, toujours) qui avait cimenté les éléments de la structure. Deux briques et elle s’écoula : le géant avait des pieds d’argile, il n’était resté debout qu’en s’appuyant sur la terreur et le mensonge… »
Rien de didactique donc. Les échos en vagues d’une méditation mélancolique peuplée de fantômes sur la défaite de la révolution au XXe siècle. Et le puissant refus de vivre dans le mensonge et la peur. Donc en acceptant de se coltiner à l’histoire, sans fin.
« Dans cet état d’esprit incorruptible, je me demandais, tout en observant l’univers infini : qui diable s’intéresserait à ce que je pourrais dire dans un livre ? D’où m’est venue l’idée que moi, Ivan Cardenas Maturell, je voulais écrire et même peut-être publier ce livre ? D’où avais-je sorti que dans une autre vie lointaine, j’avais prétendu et cru être écrivain ? L’unique réponse à ma portée était que cette histoire m’avait poursuivi parce qu’elle avait besoin que quelqu’un l’écrive. Et cette sacrée garce m’avait choisi moi, justement moi ! »
source : Francis Sitel (https://www.contretemps.eu)
Padura sur les pas du tueur de Trotsky
Il est un monde où Trotsky, cette intelligence en mission, reste un fantôme indésirable. Cuba en fait partie. On n’y parlait pas de Trotsky ou, si on en parlait, c’était pour rabâcher la brumeuse figure du traître - Goldstein du 1984 d’Orwell en version stalino-tropicale, injures indolentes sous les palmiers. Désormais, on l’oublie : si le bruit est l’enfant légitime du capitalisme, le silence est celui, naturel, de l’idéologie.
C’est pourtant de cette île que vient un formidable roman historique évoquant l’exil et l’assassinat du Vieux, comme on l’appelait, le 20 août 1940, dans sa villa triste de Coyoacán. Son auteur, Leonardo Padura, est né quinze ans après la mort de Trotsky. Rappelons que celui-ci fut tué d’un coup de piolet par l’agent stalinien Ramon Mercader, jeune Espagnol recruté par les Russes pendant la guerre civile d’Espagne, formé par eux en URSS, lâché au Mexique sous l’identité d’un industriel belge nommé Jacques Mornard. Mercader est condamné à vingt ans de prison en 1943. Jamais il ne dénoncera ses marionnettistes. Le Mexique le rend aux Soviétiques en 1960. Dans les années 70, atteint d’un cancer, il est soigné à Cuba avant de retourner mourir à Moscou comme une âme en peine, «l’âme fuyante de l’
Orgueil. Le dernier message de Trotsky mourant à ses camarades fut : «Allez de l’avant.» L’Homme qui aimait les chiens débute là où finissent ses mémoires, intitulés Ma vie : en 1929, alors que, déporté à Alma-Ata, il entame son exil sans fin (Turquie, France, Norvège, Mexique), poursuivi par les aboyeurs communistes et rejeté comme une patate chaude par les démocraties. Ma vie finit par des mots de Proudhon : «Ce qui écrase les autres m’élève de plus en plus, m’élève et me fortifie.» Trotsky a tout l’orgueil de son destin. Padura le donne à vivre avec une admiration qu’il nuance : «J’ai une certaine sympathie pour lui, même si je n’oublie pas qu’il fut terrible à Cronstadt et ailleurs, et qu’il l’aurait été s’il avait gagné le pouvoir… Mais, ajoute-t-il avec un demi-sourire, il aurait vu qu’en tuant 1 million de personnes, il pouvait obtenir le même résultat que Staline en en tuant vingt.» Le roman s’achève à Cuba et à Moscou, un demi-siècle après l’assassinat.
Padura suit, explore et imagine alternativement, à la troisième personne, avec un sens minutieux de l’intériorité et du jugement suspendu, la vie et l’environnement de trois personnages jusqu’à leur mort : Trotsky, Mercader et un pauvre vétérinaire cubain doublé d’un écrivain raté, Iván, qui, dans les années 70, rencontre un homme maladif au bras bandé sur la plage de Santa Maria del Mar, une sorte de long bouleau olivâtre : « Je remarquai qu’il portait un pantalon kaki en coton, des sandales de cuir et une ample chemise de couleur : un luxe qui révélait immédiatement sa condition d’étranger au pays des chemises "tous-pareils" (rayées ou à petits carreaux), des "plombs-aux-pieds" ou "pue-des-pieds" (gros godillots russes ou mocassins en plastique), et des pantalons en bâchette ou en polyester, capables de vous asphyxier les couilles en été.» Deux lévriers russes l’accompagnent.C’est Ramón Mercader, l’homme qui aimait les chiens.
Trotsky aussi aime les chiens. Et Iván. Et Padura. Tandis qu’ il travaille au roman, un ami lui dit : «Fais attention. Dans cette histoire, tout le monde ment. C’est une histoire qui se développe dans le mensonge.» «Ça m’a aidé à comprendre le sens de mon travail, dit le romancier.Dans le monde du mensonge, la fiction a un rôle harmonique évident.» A Cuba, en 1977, nul ou presque ne sait que Mercader est Mercader : le meurtre qu’il a commis en fait pour tous, et d’abord pour lui-même, un nuage radioactif stalinien. Il s’est dissous dans le plus gros mensonge du siècle, celui que son acte symbolise. On l’a lu en 1967, sous le nom de Jacques Mornard, dans le chef-d’œuvre romanesque et dissident de Guillermo Cabrera Infante, Trois Tristes Tigres. L’auteur raconte plusieurs fois l’assassinat de Trotsky, sous une forme inspirée par les Exercices de style de Queneau et les Pastiches de Proust.
Oncologue. Dix ans après, le cinéaste cubain Tomás Gutiérrez Alea, futur réalisateur de Fraise et chocolat, croise à La Havane un homme promenant mélancoliquement ses cabots. Il l’aborde, lui demande de les lui prêter pour le film qu’il va tourner. Il n’apprendra son nom que plus tard. C’est ainsi qu’on voit sans le savoir les lévriers de Mercader dans l’un des plus célèbres films cubains, les Survivants. Le titre est de circonstance.
Padura croise à son tour le souvenir de Mercader. C’est en 2004. Il travaille déjà à son livre quand on découvre que son père a un cancer. Par des amis, il obtient rendez-vous avec le meilleur oncologue de La Havane. Le toubib a beaucoup aimé le Palmier et l’Etoile, un autre roman historique de Padura. L’écrivain raconte son nouveau projet («Pendant quelques années, je me suis converti en une créature insupportable qui ne cessait de raconter ses découvertes sur Trotsky, sur Mercader, sur Staline, à tous ses amis.») L’autre répond : «J’ai soigné le cancer de Mercader sans savoir que c’était lui. Un jour, il a disparu et on m’a dit qu’il était mort. En 1978, j’étais à un congrès en Argentine quand je lis un article sur la mort de l’assassin de Trotsky. Il y avait une photo : c’était mon patient !» Padura : «Non seulement il m’a donné des informations précieuses, mais il a sauvé mon père.» Le roman, parfois, c’est magique.
L’écrivain rencontre d’autres hommes qui ont connu Mercader à Cuba : «Les uns ne voulaient pas parler, les autres me donnaient des informations fausses. On était en 2005. J’ai alors déclaré publiquement que je travaillais à un roman sur Trotsky et Mercader, de manière à ne pas donner l’impression que je piégeais mes interlocuteurs. Une ancienne camarade d’université, plus âgée, est venue me dire qu’elle avait fréquenté la maison de Mercader, qu’elle connaissait sa mère, sa femme et son fils.» Le fils s’appelle Arturo López. Il a travaillé dans la marine marchande, vit aujourd’hui au Mexique. Il n’a pas répondu aux lettres de Padura.
L’imagination du romancier est stimulée par le travail de l’excellent étudiant en lettres puis reporter qu’il fut, dans les années 80, au quotidien Juventud Rebelde. Des trois «héros» du livre, tous tragiques, deux ont existé, le troisième - le Cubain - est imaginaire ; mais tous ont le même statut. Vigny, dans la préface à son roman historique Cinq-Mars, expliquait jadis pourquoi la réalité et l’imagination doivent se mélanger : «Ce que l’on veut des œuvres qui font mouvoir des fantômes d’hommes, c’est le spectacle philosophique de l’homme profondément travaillé par les passions de son caractère et de son temps.» On voit donc chez Padura, Vigny encore, «la chrysalide du FAIT prendre par degré les ailes de la FICTION». C’est le miracle du roman historique, lorsqu’il échappe à l’Histoire pour devenir une destinée : en l’occurrence, celle d’un triple naufrage par le crime, l’isolement et la désillusion, des rêves communistes.
Perdants. Un grand roman vient de loin. Leonardo Padura a sans doute infusé le sien avant même de devenir écrivain. «Je ne me souviens plus, dit-il, quand j’ai appris l’existence d’un personnage qui s’appelait Trotsky.Ce devait être à l’université, la charge était négative : il était l’ennemi de la Révolution.» Cuba, dans les années 70, vit son glacis idéologique. Sur Trotsky, on ne trouve que deux livres, qui le qualifient de traître et de renégat. Padura les possède encore : «Cette image a réveillé ma curiosité. Les perdants on un côté attirant, le fait d’avoir perdu contre Staline ne pouvait qu’accroître l’attirance.» Peu après, on lui prête la Ferme des animaux, d’Orwell, qui circule en douce dans l’île. Il apprend que le personnage fuyant les cochons est Trotsky. Plus tard, dit-il, 1984 a fait de lui un autre homme.
Sous Gorbatchev, des articles moins agressifs envers Trotsky paraissent dans deux revues soviétiques circulant à Cuba. Padura les lit. En 1989, il voyage au Mexique. Un ami le conduit à la maison de Trotsky : «En entrant, j’ai senti un choc. Des murs fortifiés suintait un sentiment de peur, de persécution, de l’impossibilité d’échapper à cette persécution.» C’est l’année où a lieu, à Cuba, le procès stalinien télévisé du général Ochoa et des frères La Guardia.
Au début des années 90, Cuba sombre dans la crise et Padura apprend que Ramón Mercader a vécu dans l’île :«Ce fut le détonateur.» C’est l’époque où, inventant le policier Mario Conde, il devient l’un des romanciers de La Havane et des années de disette postsoviétiques. Il lit tout ce qu’il trouve sur Staline, Trotsky. Le détail des procès de Moscou le stupéfie : la dictature castriste, aussi sinistre soit-elle, est en comparaison une opérette. Dans la ménagerie des seconds rôles du roman, le plus remarquable est d’ailleurs un pur produit du stalinisme : Leonid Eitington, dit Kotov, dit Tom, barbouze russe qui recrute et forme Mercader. Eitington est un mélange 100% charme et cynisme, «il ressemble à un personnage de Le Carré, avec le même mépris du genre humain, mais actif». Il séduit le lecteur comme il a séduit sa créature : sa virtuosité criminelle paraît survivre aux rêves qu’il flatte et qu’il étrangle. Padura invente sa rencontre avec Mercader, à Moscou, en 1968 : «On n’en a aucune trace, mais on sait qu’elle a eu lieu.» C’est un sommet du livre. Un vrai dîner de banlieue entre survivants soviétiques, bien torché, bien gras, bien épique, où tout ce qui fut se noie dans tout ce qu’on boit.
La mère de l’assassin, une ex-grande bourgeoise devenue révolutionnaire, est un autre monstre romanesque. Ses baisers œdipiens, à la commissure des lèvres du fils, empoisonnent celui-ci aussi sûrement qu’un poison préparé dans les cuisines du Kremlin. Dernière panthère rouge : María Luisa de Las Heras, dite «Africa», pasionaria stalinienne sans faiblesse ni scrupule. Dans le roman, elle devient la maîtresse de Mercader et le sadise. Dans la réalité, «je suis sûr qu’elle l’a croisé à Barcelone, on n’en sait pas plus. Mercader a été un homme séduisant et dominant. Mais si Superman est toujours Superman, c’est moins intéressant. J’ai imaginé cet amour pour renverser le pouvoir d’un homme qui en avait sur les femmes et développer le sens dramatique.»
Exfiltration. La vraie vie d’Africa de Las Heras, après l’Homme qui aimait les chiens, voilà un autre roman. Elle est résistante en France avec les communistes. Après la guerre, Moscou la charge de développer en Amérique latine un réseau d’espionnage. Elle épouse à Paris en 1947 le grand nouvelliste uruguayen Felisberto Hernández, l’auteur des Hortenses, invité en France par Jules Supervielle. A Montevideo, elle ouvre une boutique de mode où s’habille la bourgeoisie locale. Les fils de cette bourgeoisie deviennent ses amis. L’émetteur est dans l’arrière-boutique. Elle est exfiltrée, mission remplie, et finit sa vie à Moscou. Cette aventure uruguayenne a fait l’objet d’un roman d’Alicia Dujovne Ortiz, l’Etoile rouge et le Poète (Métailié). Les nouvelles de Felisberto Hernández sont traduites aux éditions du Seuil.
L’homme qui aimait les chiens reprend un procédé que Padura a souvent expérimenté : de grands morts servent de miroirs aux vivants et leur font vivre un douloureux processus de révélation (politique, sociale, existentielle). Le Palmier et l’Etoile faisait revivre le Cubain José Maria Heredia, premier des poètes romantiques de langue espagnole, mort en exil au Mexique. Adios Hemingway réveillait la figure de l’auteur du Vieil Homme et la Mer, qui résida dans l’île jusqu’en 1960, à l’aide d’un cadavre trouvé dans sa propriété quarante ans après. Les Brumes du passé explorait le fantôme d’une défunte chanteuse de boléros. A chaque fois, un Cubain d’aujourd’hui, tantôt le détective Mario Conde, tantôt un autre, enquête sur une personnalité dont la vie révèle peu à peu les angles morts de la conscience collective. A la recherche de Mercader, le pauvre Iván découvre des mensonges d’Etat et sa propre solitude.
Les romans historiques que Padura préfère sont «hétérodoxes» : Mémoires d’Hadrien, de Marguerite Yourcenar ; Moi, Claude, empereur, de Robert Graves ; Mémoires écarlates, d’Antonio Gala, sur le dernier sultan de Grenade. Les trois sont écrits à la première personne. Padura avait commencé par écrire son roman à la place de Trotsky, mais il a abandonné, le ton n’y était pas : comment accéder par le «Je» au cœur d’un homme des années 30, d’un juif bolchevique, à tout le bazar sentimental de «l’âme russe» ? Il a finalement écrit les trois vies séparément, prenant chaque homme de l’extérieur, avant de les mêler.
Publié l’an dernier par l’éditeur espagnol Tusquets, le roman devait paraître en août à Cuba, mais le papier disponible a été pris par un nouveau pavé de Fidel Castro. Il devrait être édité le mois prochain, à 4 000 exemplaires. Il circule déjà dans l’île. Ses lecteurs découvrent avec un plaisir teinté d’angoisse le passé d’une illusion, à travers l’imagination d’un romancier dont on peut dire, Vigny toujours, qu’elle va «choisir sous leur tombe et toucher de sa chaîne galvanique les morts dont on sait de grandes choses, les force à se lever encore et les traîne, tout éblouis, au grand jour, où, dans le cercle qu’a tracé cette fée, ils reprennent à regret leurs passions d’autrefois et recommencent par-devant leurs neveux le triste drame de la vie.»

GUERRE D'ESPAGNE. Sygmunt Stein raconte ses souvenirs de guerre marqués par la débauche, l'ivrognerie, le cynisme et la corruption. DR
Province d'Albacete, 1937. Au coeur de la Castille, les Brigades internationales ont établi leur quartier général. Sous les boiseries d'un château réquisitionné, un festin très discret réunit les chefs communistes de la révolution espagnole. Montagnes de victuailles, champagne à volonté, femmes en robes de soie très décolletées glissant sous la table avec leurs partenaires. Les commissaires politiques titubent dans leurs uniformes souillés et portent des toasts au camarade Staline. André Marty, dit le "boucher d'Albacete", s'éclipse avant qu'un ballet de grosses cylindrées emporte les derniers noceurs, avec de jolies militantes venues des quatre coins du monde combattre le fascisme. Pendant ce temps, les simples combattants, sur le front, manquent de munitions et de médicaments, tandis que Franco multiplie les victoires militaires.
On pourrait croire une telle scène tirée d'un article de Charles Maurras ou de Robert Brasillach: la tradition anticommuniste regorge de poncifs sur la débauche, l'ivrognerie, le cynisme, la corruption des chefs brigadistes. Elle nous est pourtant contée par Sygmunt Stein, révolutionnaire professionnel, juif polonais passé par la Russie, la Tchécoslovaquie, la France et enfin l'Espagne pour assister, incrédule, à la trahison de la révolution par les sbires de Staline. Traduit du yiddish, publié dans l'indifférence en 1961, ce témoignage qui venait trop tôt est enfin réédité. "Sa déception est à la mesure de son enthousiasme initial", décrypte dans la postface l'historien Jean-Jacques Marie.
Ecoeuré par les procès de Moscou, Stein s'engage en Espagne pour retrouver la ferveur de la révolution mondiale. Arrivé à Albacete, il veut rejoindre le front. Il est confiné dans un bureau, où ses talents de polyglotte sont mis au service de la propagande stalinienne. De ce poste d'observation privilégié, il découvre la réalité de la guerre civile du côté des républicains, le noyautage de l'administration policière par les agents de Moscou, la liquidation des "déviationnistes" anarchistes et trotskistes, le détournement de l'aide internationale au profit de l'Union soviétique.
Délégué français de Staline en Espagne, André Marty est décrit comme un "assassin détraqué", qui noie dans le sang toute velléité d'opposition. La Pasionaria? L'icône des républicains espagnols n'aurait été qu'une marionnette débitant des discours préfabriqués, une "bulle de savon" créée par la propagande. Stein finit par intégrer une unité combattante envoyée au feu sans armes, en guenilles face à des troupes franquistes ultraéquipées. Par miracle, il échappe au massacre.
Exagérations? Peut-être, lorsque Sygmunt Stein affirme qu'à côté des idéalistes les Brigades accueillaient dans leurs rangs la lie des capitales européennes: déclassés, repris de justice, tueurs de la pègre. Ou lorsqu'il insinue que Staline a délibérément saboté le combat antifranquiste, débat que les historiens sont loin d'avoir tranché. Reste un témoignage saisissant sur l'atmosphère de terreur et de délation qui régnait à Albacete, la brutalité des commissaires politiques, l'amertume et le désespoir de milliers de volontaires qui, comme Stein, virent disparaître leurs illusions dans le bourbier de la guerre civile espagnole.
source : L'Express (Grégoire Kauffman)
Bien avant d'écrire 1984, son chef-d'ouvre (en 1949) George Orwell fit partie de la génération de ces écrivains journalistes qui comme Kessel ou Malraux furent les témoins privilégiés de la période de la guerre. Orwell a trente-quatre ans quand il débarque à Barcelone. La jeune république espagnole contient encore les assauts de l'armée fasciste : " J'étais venu en Espagne dans l'intention d'écrire quelques articles dans les journaux, mais à peine arrivé je m'engageai dans les milices, car à cette date, et dans cette atmosphère, il paraissait inconcevable de pouvoir agir autrement. " Dans le livre qu'il écrira l'année suivante (1938), Hommage à la Catalogne, il raconte sa mobilisation sur le front de la province d'Aragon dans les milices du POUM, le Parti ouvrier marxiste espagnol. Les souvenirs de cette période sont pour lui, sept mois plus tard alors qu'il rédige son témoignage, ceux des " drapeaux rouges flottant sur Barcelone, trains lugubres bondés de soldats loqueteux roulant lentement vers le front, villes grises ravagées de l'arrière, tranchées boueuses et glaciales dans la montagne. " Permissionnaire, il se retrouve le 3 mai 1937 dans la capitale catalane, au premier jour des sanglants affrontements entre les gardes civils républicains et les miliciens du POUM. La presse de l'époque fera de longs commentaires sur ces événements, celle de droite pour ironiser sur l'anarchie du règne du Front populaire espagnol, celle de gauche et notamment la presse communiste pour dénoncer les activités des traîtres trotskistes qui divisent la classe ouvrière en lutte contre le fascisme de Franco. Rappelons qu'ils se déroulent quelques semaines après la tuerie de Guernica, alors que les troupes franquistes, soutenues militairement par l'Italie et l'Allemagne se préparent à une vaste offensive dont on sait (Orwell ne fait que la prédire quand il écrit Hommage à la Catalogne) qu'elle sera victorieuse. George Orwell, partisan du POUM a évidemment une tout autre analyse des événements que celle des dirigeants socialistes et communistes du PSUC. Il a l'avantage d'avoir été présent sur les lieux, et dans un appendice au livre, il propose une analyse politique de ce qu'il a vécu sous les balles à partir du 3 mai . L'histoire a tranché en partie le débat politique qui divisait à l'époque les partenaires socialistes, communistes et anarchistes du Front populaire : la lutte unie contre le fascisme était exclusive, elle ne permettait pas un renforcement du processus révolutionnaire que connaissait alors l'Espagne. La violence des propos des dirigeants politiques de l'époque fut à la mesure de celle des affrontements: " On voit maintenant à plein le caractère réel du trotskisme ", écrit Marcel Cachin, dans l'Humanité du 8 mai, " qui n'est en Espagne, comme ailleurs, qu'un vil agent international de trahison au profit du fascisme. " Cachin ajoutait : " Si Franco était demain victorieux, il réglerait vite leur compte aux anarchistes, comme aux socialistes, aux communistes aux républicains et aux catholiques eux-mêmes qui luttent contre sa dictature. " George Orwell admet certes l'opportunité de ce débat-là ; il critique cependant avec force et non sans arguments la façon dont il a été mené en mai à Barcelone. Au prix de centaines de victimes.
source : Jacques Moran (L'Humanité)
Trotski : de l'exil à l'assassinat... les procès de Moscou, la Guerre d'Espagne, la défaite des Républicains vue depuis Barcelone où l'on assiste aux combats fratricides entre FAI, CNT, POUM avec le Parti stalinien (Parti socialiste unifié de Catalogne) à la manoeuvre... Au fil des -passonnantes, édifiantes-pages on aperçoit même George Orwell à l'hotel Continental, repère du POUM. La vie à Cuba après la Révolution cubaine est également abordée, sans omettre le poids de la doctrine qui pèse sur les étudiants muselés ou embrigadés...
Lu en octobre 2019 (collection personnelle)
